Jeudi, 9 Juillet 1896
Je ne puis m'empêcher de songer à ce pauvre petit papillon brun que j'ai été surpris d'entendre, hier, palpiter, haleter d'angoisse entre le rideau et la vitre de ma fenêtre dans mon bureau du ministère.
Je lui ai dit à cette pauvre bête : « Qu'es-tu venu faire là ? Quelle idée d'entrer dans une officine de statistiques, dans un affreux guêpier ministériel, toi né pour les fleurs, les prés et les champs ? Peut-être, il est vrai, as-tu pris naissance ici… Mais alors quelle ironie de la destinée ! Laisse-moi te prendre bien vite entre le pouce et l'index et te livrer au vent de la rue qui t'emportera au jardin des Tuileries… »
Et le papillon m'a répondu : « Et toi, crois-tu être mieux à ta place parmi ces liasses de chiffres ? Quel est, dis-moi, le plus dépaysé de nous deux ? Est-il bien sûr que ce soit moi ? Mais le plus malheureux, à coup sûr, c'est toi, qui ne trouveras personne, sans doute, aucun Garde des Sceaux à la fois féroce et bienfaisant, pour te prendre aussi délicatement entre le pouce et l'index et te rendre révoqué à ton jardin de Laroque, tes Tuileries à toi… ».
Il avait raison le petit papillon brun… Et quand je lui ai ouvert la fenêtre, je l'ai suivi de l'oeil, tristement…
[Gabriel Tarde]
(Salmon, Louise [2005], "Gabriel Tarde et la société parisienne à la fin du XIXème siècle: «rapides moments de vie sociale», 1894-1897", Revue d'Histoire des Sciences Humaines, nº13, pp. 127-182)